Demi-finales d'Élite 1 féminine : rien n'arrête le rugby féminin, sauf la grille des programmes

Ce week-end, le rugby français joue ses demi-finales. Toutes ses demi-finales. Celles des garçons, vendredi et samedi soir, au Vélodrome de Marseille, 21h05, Canal+, village événementiel sur le Vieux-Port. Et celles des filles, samedi 17h30 et dimanche 15h, chez l'équipe la mieux classée, sans caméra.

Bon, je ne maîtrise pas toutes les subtilités. Les garçons, c'est la Ligue, les filles, la Fédération, je crois. Mais c'est le même sport. Canal+ reste Canal+, et il existe d'autres chaînes. Sauf que l'impact médiatique et économique n'a rien à voir. Tant pis, mesdemoiselles et mesdames.


Ce que j'ai sous les yeux au matin du vendredi

J'ai pris mes journaux comme tous les vendredis. L'Équipe : en une, la demi Racing-Toulouse. En pages intérieures, les demies, le match amical des Bleus à Vannes. Sur les demi-finales féminines de demain : rien. Pas une ligne. Sûrement demain. Et bien non, toujours rien le samedi.

L'Équipe sait parler du rugby féminin quand ça l'intéresse : cette semaine encore, ils ont consacré un vrai papier au départ de Gabrielle Vernier pour Gloucester, en Angleterre. Une internationale qui lâche tout, y compris son salaire fédéral, son statut protégé, son métier, pour aller jouer dans un championnat anglais qui, lui, est professionnel. Alors on sait écrire sur le rugby féminin français quand c'est pour raconter qu'une de ses meilleures joueuses préfère aller voir ailleurs. On ne sait plus quand il s'agit d'annoncer qu'elle joue une demi-finale chez elle, qui a lieu pourtant le lendemain.

Midi Olympique, ensuite. Le journal du rugby, 100% rugby, 28 pages. Une seule page sur les deux demi-finales (la page 17), et un tiers de cette page utilisé pour une publicité Axa pour la finale de dimanche prochain à Biarritz. Axa, premier soutien, enfin, du rugby féminin. Pas de composition d'équipe. Rien sur qui va jouer, à quel poste. Dans un journal dont c'est l'ADN d'être dans la précision.

Sud Ouest, en page Gironde, a consacré une page entière aux Lionnes, son équipe locale. Très bien. Sauf que sur l'ensemble de ses pages sport consacrées au rugby ce jour-là, les filles ne sont pas présentes. Révélateur. La couverture s'arrête à la frontière du département. Le rugby féminin a un public, une presse qui sait en parler — mais seulement à l'échelle locale, presse, radio, télé. Dès qu'on monte au national, ça devient désertique.Samedi,un article en pages sports toutes éditions avec la composition des équipes écrit par Julie L'Hostis.


Le clip et la réalité

Pendant le tournoi, Axa et la FFR ont diffusé sur France TV un film de trois minutes, signé Publicis Conseil, qui montre des hommes en costume dans les années 70 expliquant doctement pourquoi les femmes ne devraient pas jouer au rugby, pour mieux les renvoyer, aujourd'hui, sur le terrain. Florian Grill, président de la FFR, y parle de plafond de verre brisé.1 J'en parlais déjà dans cet article.

Le plafond de verre, en l'occurrence, ce n'est pas un discours des années 70. C'est une grille de programmes de juin 2026. Et il n'est pas brisé : il est juste un peu plus haut placé, là où ça ne se voit pas.


Le précédent qui prouve que c'était possible

Je ne suis pas en train de dire que c'est impossible à corriger, ou que personne n'y a jamais pensé. L'an dernier, la finale d'Élite 1 s'était jouée en levée de rideau d'un match de Top 14, Clermont-Stade Français. La fédération sait faire. Elle l'a fait.

Je ne sais pas encore si la finale de cette année sera diffusée, ni où. Mais pour les demies, c'est sûr : aucun changement. Un horaire isolé, en plein après-midi, sans accroche, sans lien avec rien, pendant que les demies masculines occupent, elles, le prime time du week-end.

J'ai trouvé ce lien et pas encore trouvé une possibilité de diffusion du match entre Toulouse et le Stade Bordelais. L'an dernier, la TV locale TV7 du groupe Sud Ouest avait diffusé la rencontre.

Le Tournoi des Six Nations féminin, lui, a déjà tranché cette question depuis quelques années : il se joue après celui des garçons, dans un créneau qui lui appartient, et ça marche plutôt mieux qu'avant, non ? Pourquoi ne pas avoir fait pareil pour ces demi-finales, les jouer après, ou en lever de rideau de la dernière journée de Top 14, plutôt que de les noyer le même week-end, dans un calendrier surchargé avec un faux crunch à Vannes pour les garçons ?

Détail cocasse et agaçant : la seule fois où un Toulouse-Bordeaux féminin est passé sur Canal+ cette saison, c'était en octobre, en lever de rideau du Top 14 masculin entre les deux mêmes clubs — un calage de programmation, pas vraiment un choix de couvrir le rugby féminin pour lui-même. La demi-finale décisive, Toulouse-Bordeaux, elle, n'a droit à rien.


Histoire de planning ? Parlons-en.

Toulouse-Bordeaux d'octobre, diffusé en clair sur Canal+ — la chaîne a annoncé sans détour qu'il s'agissait de « surfer sur la Coupe du monde ». Le planning de la saison, déjà établi, a été modifié en conséquence. Les internationales venaient de perdre en demi-finale du Mondial, fatiguées, à peine rentrées, la plupart au repos pour un match télévisé imposé. Un mois plus tard, même chaîne, nouvelle diffusion : ASM Romagnat-Stade Bordelais. Bonne affluence en baisser de rideau du match Clermont-UBB, opération réussie.

Deux fois diffusées, deux fois pour de bonnes raisons d'audience immédiate. Jamais une demi-finale. Jamais un match qui décide de qui va en finale. Il y a de quoi être en colère, non ? On sait bien que ça ne rapporte rien et que ça coûte. Donc on ne fait rien, c'est ça ?


Le chat est maigre

Pierre Albaladejo, et Pierre Salviac, avaient cette formule pour les victoires sans éclat, qui ne rapportent pas grand-chose malgré l'effort : « le chat est maigre ».2 C'est exactement ça. Beaucoup de discours, un clip soigné, des mots forts sur le plafond de verre, mais au bout du compte, quand vient l'heure de compter les minutes d'antenne et les pages des journaux qui comptent, le chat reste désespérément maigre.

Si on voulait mettre un coup d'arrêt à la visibilité de l'Élite 1 féminine, on ne s'y prendrait pas autrement.


À qui je m'adresse

À Florian Grill, qui préside la fédération qui fixe ce calendrier: le plafond de verre décrit existe aussi dans les choix de programmation.

À Axa, qui finance un film de trois minutes et une page de pub dans Midi Olympique : leur nom est associé au rugby féminin. Sont-ils d'accord pour qu'il reste associé à des demi-finales sans diffuseur national ?

À Canal+, qui a su trouver les moyens, le drone et les caméras embarquées pour un match d'influenceurs en mai dernier , j'ai beaucoup aimé, d'ailleurs. Donc la colère n'en est que plus grande. Rendre service au rugby féminin, ce n'est pas possible ? Qu'une diffusion et une trace audiovisuelle puissent exister pour les deux plus grands matchs de l'année après la finale, c'est trop demander ?

Faire des efforts, ça a un coût, surtout au début. Personne ne le nie. Mais le clip dit que rien n'arrête le rugby féminin. La grille des programmes de ce week-end, elle, dit le contraire. C'est là toute l'hypocrisie, ou tout au moins la maladresse ou le manque de réflexion dans l'organisation et l'harmonisation des plannings des diverses compétitions.

Que le planning des filles se soumette aux autres plannings pour une meilleure visibilité, ne serait-ce pas un « prix à payer » acceptable pour « amorcer la pompe » ?


1 Citation complète de Florian Grill, président de la FFR : « Le partenariat avec AXA marque une étape décisive pour le rugby féminin français : il renforce notre championnat national et accompagne notre XV de France féminin au plus haut niveau en brisant le plafond de verre et les tabous. Nous sommes convaincus que pour donner envie de pratiquer, il faut pouvoir s'identifier. Au-delà d'être des joueuses exceptionnelles, nos championnes sont de véritables rôles modèles pour les jeunes générations qui transforment l'image de la femme dans le sport et dans la société. Le film AXA et la campagne qui l'accompagne disent tout du combat qui est celui de la Fédération pour un rugby féminin qui emporte tous les cœurs. Place aux Bleues ! »

2 Formule attribuée à l'un ou l'autre selon les sources — voir Topito en sources, ci-dessous.


Sources